Mémoire et Généalogie

1/ – Regards vers le passé : les déclencheurs du besoin de mémoire

Un jour, vous ressentez en vous le besoin irrésistible de rechercher vos racines. Pourquoi ? Qu’est-ce qui peut déclencher ces interrogations sur votre passé, ce besoin de formalisation de la mémoire?

Dans une société du « Flux » ou l’on avance toujours de plus en plus vite, où l’information s’accélère et avec elle le temps de la transmission de « l’important » comme du « futile », voilà que vous ressentez l’impérieux besoin de marcher à contre courant, faire acte de mémoire. Vous devenez une curiosité parmi vos proches. Vous êtes celui ou celle qui se pose trop de questions sur des choses tellement anciennes (« à quoi bon ! ») qu’on les a déjà oubliées et qu’il vaut mieux ne pas les exhumer.

  • Une naissance, un décès, qui réveillent en vous le sens de la « lignée » et de la transmission pérenne de la famille, le besoin de savoir d’où l’on vient.
  • Une grand-mère adorable qui vous disait toujours « de mon temps….» qui vous paraissait, à vous, s’inclure dans la « nuit des temps » (…65 ans c’est tellement vieux !), – finalement « pas si vieux que cela » à l’échelle généalogique et pas si loin de vous en terme de mémoire individuelle,
  • Un secret de famille que vous sentez comme ayant flotté sur toute votre enfance et les réponses évasives que l’on vous a faites alors, et qui détournaient la conversation,
  • Une volonté de vouloir tempérer l’accélération du temps et la perception de l’espace, pour se poser….

Voilà bien quelques déclencheurs ressentis comme implicites, ou au contraire assumés, qui vont vous mener sur les pas de la généalogie par un impérieux besoin de mémoire.

« Connaître » et plus, « reconnaître » ceux qui nous ont précédé et qui nous ont fait ce que nous sommes, tant dans les gènes que dans leur histoire, devient un nécessaire sentiment de reconnaissance voire de « Connaissance » à votre quête de mémoire.

  • Comment vivaient-ils,
  • Que faisaient-ils,
  • Où vivaient-ils, ces aïeux dont on ne sait même plus les noms ?…

Encore des déclencheurs qui nous poussent à chercher et à essayer de répondre à cette question existentielle : D’où venons-nous ?

homo sapiens et généalogie

Nous avons tous des ancêtres qui vivaient au paléolithique

Sans remonter au paléolithique (parce que vous avez forcément des ancêtres qui vivaient à cette époque là),… et en laissant les anthropologues et autres experts de la génétique et de l’évolution chercher comment nous en sommes arrivés à l’Homo Sapiens, il est possible de retrouver nos « Parents », au sens large du terme, sur au moins 300 ans voire plus. Cela nous transporte dans les années 1700, soit au début du 18ème siècle.

Pour un jeune adulte de trente ans d’aujourd’hui, cela représente, en prenant des générations de 30 ans, 10 générations, ce qui nous mènerait jusqu’en 1705 !

Avez-vous une idée du nombre d’existences, sur cette même période de 300 ans, qui ont participé au fait que vous soyez là? – 32 ?, 64 ?, 128 ?, …. Non… très exactement 512 ancêtres, 512 vies qui ont affronté les aléas historiques, sociaux, épidémiques, accidentels, climatiques, belliqueux, avec leurs joies, leurs peines, et avec le même sens que vous d’être « moderne », chacun dans leur époque, pour que VOUS, vous existiez aujourd’hui. Ça fait réfléchir… non ?

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2/ – Regards vers le passé : Notre mémoire est impactée par des stéréotypes tenaces …

… Ou pourquoi le fait historique se construit toujours dans son propre contexte

Nous avons vu dans l’article « Qu’est-ce qui nous fait courir vers la généalogie? » que le besoin de faire appel à un généalogiste était intiment lié à des déclencheurs, eux même liés à notre propre histoire personnelle.

Il convient maintenant de s’interroger sur le fonctionnement de la mémoire personnelle et collective, car après tout, si on se souvenait de tout et si cette mémoire était transmise de génération en génération, peut-être n’aurions-nous pas besoin de passer par la généalogie.

Imaginez comment on vivait au 18ème ou plus près de nous au 19ème…. Prenez le temps d’y penser…. Les représentations que nous avons des siècles passés sont parasitées par les stéréotypes de notre propre époque, notre propre méthode de pensée, notre propre éducation, nos propres stéréotypes, notre propre structure mentale et par les raccourcis forcément elliptiques de notre mémoire d’enfant, du temps où l’on nous enseignait louis XIV.

Pour comprendre comment fonctionnent nos stéréotypes, voici deux photos sur le même sujet.

DEGAS: les repasseuses (1884)                          Femme en train de repasser (PUB 2015)

mémoire du 19èmeLa mémoire de 2015 n'est pas encore active

 

 

 

 

 

 

Dans cette première projection nous allons comparer ces deux images qui ont très exactement 131 ans d’écart.

  • Sommes-nous capables de lire la première (de 1884) dans le contexte de son époque ?
  • Sommes-nous capable de mesurer l’écart que représentent ces deux photos portant sur le même sujet ?

Donnons-nous le temps de réfléchir. Pour vous aider, voici quelques pistes de questionnement qui devraient vous guider.

  • Quelle Impression générale ressentez-vous dans chacune des images ?
  • Examinez le décor, les couleurs, les vêtements, l’objet central des photos, les accessoires. Que vous apprennent-ils sur le message délivré, et sur le contexte historique de chacune des deux photos?

Rédigez votre analyse sur une feuille de papier et rendez-vous à la page « lecture comparée de ces deux photos » que nous vous avons préparée en cliquant sur le lien actif ci-dessus ou « ICI ».

Si l’on comprend facilement l’image de 2015, (une femme en train de repasser facilement et qui surveille sa petite fille en même temps…), il semble un peu plus difficile de faire une lecture contextuelle fiable de celle de 1884. Remonter le temps est tout aussi difficile que de se projeter dans l’avenir.

Vous devriez constater qu’il faut décortiquer les éléments picturaux pour accéder à la sémantique de l’image. La compréhension « in illo tempore » de l’image de 1884 n’est pas instantanée au sens où elle s’exprime par des codes qui ne sont plus les nôtres, hommes et femmes du 21ème siècle débutant. Nos codes de 2015 ne correspondent plus du tout à ceux du 19ème siècle finissant.

Si nous étions réellement en 1884, nous n’aurions aucun mal à comprendre le message du tableau de Degas. (Le labeur des femmes est indécent; le montrer, est pire. Degas essaient de casser les tabous de la société de la fin 19ème). En comparaison l’image de 2015 nous paraîtrait alors appartenir à la science fiction, au mieux irréelle et au pire « un peu kitsch».

Une fois la sémantique d’une image, (d’un acte ou d’un fait), décortiquée, il est donc nécessaire de toujours les replacer dans le sens que leur donnait leur époque, sinon l’image, l’acte ou le fait ne veulent plus rien dire et ne « parlent » plus. Si cette remise dans le contexte ne se fait pas, ils et elles (images, actes et faits), ne deviennent alors plus que l’expression muette d’un décor pictural anecdotique, que l’on trouve tout simplement « joli » (ou pas!).

Notre mémoire semble donc s’adapter à un univers d’expression intimement lié à l’époque dans laquelle elle évolue, en oubliant les codes d’expression du passé. Il faudra en tenir compte en généalogie pour restituer l’univers juste, porté par les actes et les faits autour d’une personne ou d’une famille sur laquelle nous travaillons. Se contenter des trois actes « étapes d’une vie », n’apprend rien ou pas grand-chose de la réalité de vie de la personne retrouvée. Il va falloir « creuser un peu »…

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3/ – Regards vers le passé : Le synthétisme naturel de la mémoire

… Ou pourquoi l’Histoire ne peut se contenter de l’addition de mémoires individuelles.

Bien évidemment, de nombreux chercheurs ont réalisé des travaux et des expériences sur la mémoire et sur les différentes formes de mémoires.

Modestement nous ne prendrons pour illustrer notre réflexion qu’un seul exemple qui a le mérite d’être immédiatement visible.

Voici 5 sculptures :Matisse - travail sur la méoire individuelle(source : image originale : http://collections.lacma.org/node/236438)

Ces cinq sculptures sont dites les « Jeannettes » réalisées par Matisse de 1910 à 1913.

Dans ses sculptures, Matisse (Henri-Émile-Benoît Matisse – réflexe de généalogiste), nous propose une expérimentation sur la mémoire. Ce sont des portraits de Jeannette VADERIN qui se trouvait être dans la maison de Matisse en 1910.

Les deux premières ont été réalisées en présence du modèle, à des dates différentes, au cours de l’année 1910. On voit déjà dans la deuxième, que Matisse synthétise sa perception de la forme pour aller vers des volumes plus globaux. Mais rien encore de très probant dans le sujet qui nous intéresse ici à savoir : la mémoire. Par contre, les autres Jeannettes ont été réalisées de mémoire entre 1910 et 1913. Matisse cherchait à savoir quel était le rôle de la mémoire dans la perception de la forme.

On voit donc dans les Jeannettes III, IV et V que le synthétisme devient de plus en plus affirmé, la mémoire n’a gardé que les lignes de forces intérieures de la structure, de plus en plus dépouillées de tout élément « anecdotique » qui conféraient précédemment au naturalisme.

En ce sens, on se rapproche de la sculpture africaine dite à tord « primitive » et rebaptisée « Art premier » où les modèles, transmis de générations en générations, dans toutes les ethnies, représentent le synthétisme stylisé de la mémoire collective de l’ethnie dans une tradition de culture orale.

La différence entre les recherches de Matisse et les Arts africains, c’est que Matisse fait appel à sa propre démarche et à sa propre mémoire individuelle, alors que les Arts africains sont le reflet d’une mémoire ethnique collective et trans-générationnelle.

Cela pose le problème de savoir quel crédit on peut accorder à la mémoire individuelle qui passe, comme nous l’avons vu dans l’article précédent, par des stéréotypes tant de culture individuelle et personnelle, que de contexte du vécu de l’époque.

A la différence, la sculpture africaine a dépassé la contextualisation historique pour ne garder que la mémoire collective comme une culture commune, une sorte « d’alphabet de la forme » qui se transmet au cours des âges en fixant et transmettant sa sémantique et son vocabulaire mémoriel pictural.

Ainsi cette mémoire s’identifie comme un « langage » qui caractérise l’ethnie et qui permet de l’identifier immédiatement par différenciation aux autres. (Voir l’excellent site: « AFRICAN ART MUSEUM »). Cliquez sur les liens ci-dessous pour avoir accès à l’historique de l’Ethnie et de sa sculpture.

La mémoire collective des ethnies africaines

1/-Masque FANG Gabon,     2/-Masque KWELE Cameroun,     3/-Sculpture DOGON Mali-Burkina Faso,     4/-Masque IGBO Nigeria,     5/-Masque BANUM Cameroun

Rappelons-nous que dans les ethnies africaines, ce « langage structurel pictural » se transmet par un apprentissage « initiatique » réservé à quelques uns et dans lequel tous les membres de l’ethnie se reconnaissent.

Dans l’expérience de Matisse, c’est sa propre mémoire individuelle qu’il met à l’épreuve.

Un autre sculpteur, dans la même expérience, ne serait peut-être pas, de par sa propre démarche personnelle, arrivé au même résultat et aurait peut-être privilégié « l’expressionnisme » au « synthétisme ».

La question est donc posée. L’Histoire, dans notre monde occidental, peut-elle donc être la somme brute des mémoires individuelles ou doit-elle être « retravaillée, contrôlée, prouvée, attestée » pour accréditer une thèse commune et transversale reconnue de tous et qui devient, après recoupements et analyses, l’expression de notre mémoire collective?

La réponse est bien évidemment OUI. Ce travail gigantesque est celui des historiens.

En généalogie, il est donc nécessaire d’avoir cette conscience de la différence qu’il peut y avoir par exemple:

– Entre la mémoire individuelle, qui passe par les filtres émotionnels et culturels de la personne (en général celle qui nous contacte – le « de cujus » – pour faire « revivre » le passé de sa famille),

– La mémoire collective de la famille (l’histoire « commune » qui est arrivée jusqu’au « de cujus » sur des faits ou sur des ancêtres aujourd’hui disparus) qui ne garde que des évènements synthétiques globaux,

– Et l’Histoire de chaque ancêtre qui, resitué dans le contexte de son époque, ( c’est aussi le travail du généalogiste), donne un éclairage différent et plus juste des personnes recherchées, de leurs histoires et de leurs vies.

(à suivre)

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