La « Fée verte » : le poison est dans le verre

L’indexation des MPLF m’a fait par hasard « rencontrer » Léon des Hautes-Alpes. Ce Poilu de 14, garçon de café avant guerre, a fait remonter en moi, un souvenir légué par ma grand-mère qui avait vécu, lors de son enfance, dans l’estaminet de sa tante Louise, marié en 1ème noce avec Alexis Auguste TIRARD en 1887

collection personnelle

collection personnelle.

collection personnelle

collection personnelle

 

 

 

 

Sur cette photo de famille, ma grand-mère à droite, a 8 ans. Nous sommes en 1906.

Héritage de souvenirs d’enfance

J’ai donc ressenti l’irrésistible désir d’aller farfouiller dans la malle aux souvenirs pour retrouver la carafe qu’elle m’avait donnée et qui, d’après elle, servait à verser l’eau dans les verres d’absinthe dans le café de Tante Louise. Cette carafe d’une capacité d’un demi-litre est munie d’une grande anse et d’un large col verseur.

La carafe à absinthe collection personnelle

La carafe à absinthe collection personnelle

Qu’a-t-elle de particulier ? Un poids remarquable à vide de 1,3kg. Un verre très épais avec un effet matière impressionnant qui n’a rien de raffiné mais qui tient sa qualité de sa rustique simplicité. Pourquoi si lourde ? Pourquoi si épaisse ?

Ma grand-mère, née en 1898, se souvenait de la passion des clients de l’estaminet pour l’absinthe dont on disait, déjà à l’époque, que c’était un poison.

Les dégâts de l’absinthe se lisent dans la littérature et se voient dans l’art du 19ème. De Baudelaire à Rimbaud en passant par Zola, de Toulouse Lautrec à van Gogh en passant par Manet et Degas, pour ne citer qu’eux, beaucoup ont connu, vanté ou maudit les affres de la « fée verte ». Ils nous ont pourtant donné les plus belles œuvres du 19ème.

"L'absinthe", 1876 par Edgar Degas

« L’absinthe », 1876 par Edgar Degas Source Musée d’Orsay

Jean-Francois Raffaelli - le Buveur d'absinthe - 1880 Source Larousse

Jean-Francois Raffaelli – le Buveur d’absinthe – 1880
Source Larousse

D’où vient l’absinthe ?

A base d’armoise, on lui prête depuis l’antiquité, en plus des vertus médicinales (Vermifuge, stomachique, emménagogue, cholagogue), le pouvoir de décupler l’imagination.

Les Grecs anciens consommaient déjà du vin aux extraits d’absinthe, absinthites oinos. Pythagore et Hippocrate (460-377 av. J.-C.) parlaient de « l’alcool d’absinthe », de son action sur la santé, de son effet aphrodisiaque et de sa stimulation de la création…

Le poète latin Lucrèce mentionne les vertus thérapeutiques de l’absinthe, que l’on faisait boire aux enfants, malgré l’amertume du breuvage, grâce à un peu de miel que l’on déposait au bord de la coupe.

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Ce n’est que vers la fin du 18e siècle que l’on retrouve la première trace attestée « d’absinthe distillée » contenant de l’armoise mais aussi de l’anis vert et du fenouil. Il semble, d’après certaines recherches, toujours contestées, que ce soit une Dame HENRIOT du canton de Neuchâtel qui ait mis au point la première recette à vocation médicinale.

L'armoise source Wikipédia

L’armoise
source Wikipédia

Anis vert

Anis vert – source Wikipédia

La formule rachetée par le beau-père d’Henri-Louis Pernod, permet d’installer la première distillerie d’absinthe à Couvet en Suisse. La consommation à cette époque ne s’est développée que de façon régionale jusque dans les environs de Pontarlier qui devint alors la « capitale de l’absinthe ».

Foeniculum_vulgare ou fenouil Source Wikipédia

Foeniculum_vulgare ou fenouil
Source Wikipédia

En 1830, les soldats français sont en Algérie. Les officiers leur recommandent de diluer quelques gouttes d’absinthe dans l’eau pour faire passer les désagréments de la malaria et de la dysenterie. A leur retour en France, ils popularisent cette boisson à travers tout le pays.

Relativement chère au début des années 1850, elle est surtout consommée par la bourgeoisie, devenant la « fée verte des boulevards ». Puis, sa popularité ne cesse de grandir puisqu’en 1870, l’absinthe représente 90 % des apéritifs consommés en France. Les années 1880 à 1914 marquent une explosion de la production et une chute drastique des prix.

La production française passe de 700 000 litres en 1874 à 36 000 000 de litres en 1910. Simultanément des absinthes de mauvaise qualité, nommées « sulfates de zinc », prolifèrent. Un verre d’absinthe est alors moins cher qu’un verre de vin.

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L’absinthe connut donc un vif succès dans la 2ème moitié du 19ème, mais elle fut accusée de provoquer de graves intoxications (contenant entre autres du méthanol, un alcool neurotoxique), décrites notamment par Émile Zola dans L’Assommoir et ayant probablement alimenté la folie de certains artistes de l’époque comme Van Gogh. Elle est également connue pour son effet abortif. Dans un monde qui ne connaissait pas la régulation des naissances, les femmes en usaient et voire en abusaient elles-aussi.

La mobilisation contre les méfaits de l’absinthe

Devant tant de dégâts, les ligues antialcooliques (groupées autour de Louis Pasteur et de Claude Bernard), l’Église catholique, les médecins hygiénistes et la presse de l’époque se mobilisent dès 1875, contre « l’absinthe qui rend fou ».

Malgré cette mobilisation d’alerte des sommités médicales, en 1900 on comptait encore vingt-cinq distilleries qui employaient 3 000 personnes.

En 1908, le Sénat prévoit de faire voter trois mesures : l’interdiction de l’absinthe, la limitation du nombre des débits de boissons et la suppression du privilège des bouilleurs de cru. Les « ligues de vertu » disaient de l’absinthe, à l’époque, « qu’elle rendait fou et criminel, qu’elle faisait de l’homme une bête et qu’elle menaçait l’avenir de notre temps ».

Ceci conduisit à son interdiction dans de nombreux pays (en France du 16 mars 1915 au 18 mai 2011, en Suisse du 7 octobre 1910 au 1er mars 2005).

l'alcool rend fouInterdiction_de_l'absinthe_-_16_août_1914

Le rituel de l’absinthe

Titrant de 68 à 72° dans la bouteille, l’absinthe est alors diluée dans des verres hauts et larges (un volume d’absinthe pour six à sept volumes d’eau fraîche versée goutte à goutte sur un sucre posé sur une cuillère percée, elle-même placée sur le verre afin d’en exhaler les arômes).Préparation de l'absinthe

L’eau devait être très fraîche. L’épaisseur du verre de la carafe permettait donc de garder au maximum cette fraîcheur, avant que l’on inventât la carafe à glaçons. Voilà pourquoi la carafe de ma grand-mère était si épaisse.

Cuillères à absintheOn l’aura compris, cet article ne fait en aucun cas l’apologie de l’absinthe. Il veut simplement apporter quelques modestes éléments de connaissance d’un breuvage, à l’origine médicinal, qui a accompagné nos ancêtres dans les moments de joie et de tristesse de leur vie quotidienne.

Verre à absinthe et sa cuillère

L’absinthe, telle qu’elle était consommée au 19ème et au début du 20ème , faisait partie de ces substances, originellement naturelles qui, par méconnaissance ou par intérêt, ont largement dépassé les intentions curatives des plantes dont elles étaient issues, pour les pousser au paroxysme de la recherche de « paradis artificiels » au détriment de la santé physique et mentale de consommateurs devenus dépendants.

 

 

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